Vision celadon

Chroniques patatesques

Par Leyla Kikukawa

Chroniques initialement publiées sur Linkedin en 2021

Chronique patatesque – Jour 1

L’autre jour, j’ai trouvé cette patate chez mon primeur de quartier. Et cela m’a fait penser à Agnès Varda, la réalisatrice de films (si, si !)

Dans un interview au Forum des Images, elle raconte une anecdote sur le tournage du documentaire Les Glaneurs et les glaneuses, où elle filme des personnes qui ramassent des restes de récoltes dans les champs. Au 2ème jour du tournage, elle était allée voir un camion qui déversait des patates qui étaient « impropres » à la commercialisation parce qu’elles étaient trop grandes, ou trop petites ou monstrueuses. Les gens pouvaient venir les ramasser gratuitement. Parmi les patates monstrueuses, on lui en montre une en forme de cœur, et là elle a une sorte de révélation :

« Ce n’est que le 2ème jour du tournage. Mais le hasard m’offre la compréhension de ce que je dois faire, c’est-à-dire la patate refusée par la société, la patate hors format […] puisqu’il faut des patates de 7 cm dont il faut faire des paniers de 3kg qui sont vendus en grandes surfaces […] Mais ce formatage des patates, de la société, des gens, c’est incroyable comme cette image non seulement m’a plu, elle est devenue essentielle à la compréhension de ce que je faisais. »

Après cet épisode, Varda se met à collectionner des patates en forme de cœur. 2 ans plus tard, ces patates, toutes ratatinées, rabougries, se mettent à germer, à faire des radicelles. Elle les photographie, comme pour révéler l’empreinte que le temps a laissée sur elles. C’est ainsi que naît l’idée de son exposition « Patatutopia » qui sera présentée à la Biennale de Venise en 2003.

J’ai moi aussi eu envie de faire germer cette patate en forme de cœur et d’observer ainsi l’empreinte du temps. Chaque semaine, je ferai un arrêt sur image qui sera l’occasion de se saisir d’un des thèmes que Varda a développé au contact de ces patates (le hors format, le hors-norme, l’œuvre du temps, les transformations lentes…)

 
 

 Chronique patatesque – jour 14

Selon le critique de films Dominique Païni, la patate rabougrie et germée se mue sous le regard d’Agnès Varda en objet temporel capable de matérialiser la durée, un peu comme une horloge. Or « ce qui est le plus fascinant dans une bonne montre ou une bonne horloge, c’est qu’on ne voit pas les aiguilles bouger. Pour vérifier que les aiguilles d’une montre tournent, donc marquent le temps et le figurent, il faut détourner le regard de l’objet et y revenir pour constater la rotation…Avec les pommes de terre, c’est comparable : il faut partir puis revenir pour vérifier qu’elles évoluent. »

Ainsi les patates comme les bonnes horloges figureraient le temps de manière continue, et non discrète, au sens mathématique : entre l’instant T à T+1 elles passent par une infinité d’états dont chacun est extrêmement proche du suivant, indistinct à l’œil nu. Pour apercevoir les variations, il faut s’éloigner de l’objet un moment (plus ou moins long) et y revenir.

Quel objet temporel comparable pourriez-vous trouver dans votre organisation ? Le ciment de la cohésion entre collègues qui se renforce ? Un produit révolutionnaire à son lancement qui devient banal ? Que renseignent-ils sur les transformations silencieuses qui sourdent dans votre organisation?

Parfois ce moment peut être très long. C’est ce que le philosophe François Jullien appelle les « transformations silencieuses », dont je parlerai prochainement!

 
 

 Chronique patatesque – jour 35

Inspirée par Agnès Varda, je continue de photographier cette patate en forme de cœur, et de partager quelques réflexions sur l’effet du temps et les formats hors-norme !

Aujourd’hui marchons sur les pas du philosophe et sinologue François Jullien, qui nous dit que toute transformation est au fond silencieuse.

Au début, c’est un procès invisible car microscopique, comme cette patate qui a commencé à germer. Ensuite comme il est continu et global, nos yeux ne voient pas la transformation s’amplifier. Quand enfin elle nous apparaît « au grand jour », elle est déjà très avancée donnant parfois l’illusion d’un renversement brusque. Tels le vieillissement ou le réchauffement climatique. 

Pour appréhender ce phénomène paradoxal, Jullien propose un détour par le mot chinois pour transition (bian-tong) littéralement « modification-continuation ». Les 2 termes s’opposent et en même temps, chacun est la condition de l’autre : c’est grâce à la modification que le procès engagé ne s’épuise pas mais se renouvelant, peut continuer. Réciproquement, c’est la continuité qui permet de relier les modifications successives entre elles.

Comment ce mot nous aide-t-il à avoir plus de prise sur les transitions autour de nous ? Des pistes de réflexion en fin de semaine !

 
 

 Chronique patatesque – jour 39

Plus tôt cette semaine, nous avons saisi ce qu’il y avait de « silencieux » dans toute transformation, et qui nous empêchait de l’observer à l’œuvre, encore moins d’avoir prise sur elle.

Pour le philosophe François Jullien, ce n’est pas tant que la capacité à discerner les transformations manque universellement à l’être humain. C’est plutôt que nous, Occidentaux, sommes trop dépendants de la langue et de la philosophie grecques qui n’ont pas élaboré de vraies réflexions sur les états transitoires. Platon comme Aristote fondent en effet leur théories de l’être sur l’idée qu’un sujet peut être déterminé par des attributs variables et aller d’un état à son contraire mais restera toujours identique à lui-même. Par exemple je peux passer du froid au chaud en restant moi-même, mais le froid ne peut pas devenir le chaud, et la neige intrinsèquement liée au froid ne peut accueillir le chaud. Cette vision « géométrique » et réductrice de l’état transitoire tranche avec la pensée chinoise, nous dit Jullien. Pour elle, deux états opposés ne sont pas mutuellement exclusifs, c’est plutôt l’inverse : c’est la continuation de l’un qui amène l’émergence de l’autre, comme on le voit dans le terme chinois pour transition, littéralement « modification-continuation ».

 
 

 Chronique patatesque – jour 51

Quelle sagesse antique chinoise éclaire les « transformations silencieuses », dont le mot chinois pour transition (bian-tong ou modification-continuation) se fait l’écho?  Là où il y a transition, il y a forcément modification qui « bifurque » et continuation qui « poursuit ». Sur cette patate par exemple, ce qui bifurque c’est les germes qui grandissent et se multiplient ; et ce qui se poursuit c’est la stabilité de son apparence d’ensemble. C’est parce qu’elle « bifurque » que le processus de sa transition ne s’épuise pas, et que la patate est bien un « organisme vivant ». Transposons ce raisonnement à votre organisation, elle aussi vivante. Dans ses transitions (environnementale, technologique, sociétale), qu’est ce qui est de l’ordre de la modification ou à l’inverse de la continuation ? Ces opposés s’alimentent-ils harmonieusement vers une transition réussie ? Par exemple, si votre entreprise s’oriente vers une « gouvernance libérée », qu’est ce qui dans les règles de hiérarchie d’avant, permet à l’organisation de maintenir une stabilité qui en retour l’aide à prendre en compte davantage d’initiatives ? Comment faire pour que cette transition puisse se faire sans heurts, en préservant les facteurs de stabilité qui favorisent l’autonomie ?

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