Vision celadon

2022: Yeau!

Par Leyla Kikukawa

Le 20/01/2022

Plutôt que de vous souhaiter classiquement mes vœux pour la nouvelle année, j’ai voulu partager avec vous quelques réflexions sur un idéogramme chinois que j’affectionne.

Il s’agit du verbe yeau ou you (遊) qui signifie en chinois et en japonais « jouer », «se balader», « flotter » ou « nager » selon le contexte.

Le voici magnifiquement représenté dans une calligraphie réalisée spécialement pour cette occasion par l’artiste Yu-Ing Galley.

Je ne vois pas meilleure manière de démarrer l’année 2022 que d’embrasser la richesse de ce caractère dans toute son équivocité et sa polysémie !

Tout d’abord parce que le goût du jeu est à la fois un garde-fou contre l’esprit de sérieux et un pont jeté vers nos rêves, nos territoires inexplorés, notre curiosité d’enfant et notre audace. Loin d’être simplement une source de divertissement, le jeu peut nous aider à retrouver le plaisir d’agir, à expérimenter et à pousser de nouvelles portes sans nécessairement chercher un résultat connu d’avance. C’est donc une dimension essentielle de nos vies que nous avons parfois tendance à oublier ou à reléguer au second plan.

Par ailleurs, le verbe yeau est une notion essentielle dans le taoïsme, et particulièrement dans le Tchouang-tseu, livre de référence de la pensée chinoise antique. Il désigne un état spécifique de la conscience où, nous avons acquis un tel niveau de maîtrise d’une activité donnée, que notre corps peut seul organiser les gestes sans que la conscience ait besoin de lui dicter ce qu’il doit faire. Ainsi, celle-ci est libre d’aller et venir, de flâner, d’observer ce qui se passe en nous avec une distance clairvoyante. Jean-François Billeter, sinologue et traducteur du Tchouang-tseu décrit cette notion de la manière suivante, en prenant exemple sur sa pratique du cyclisme :

« Je me suis souvenu tout à l’heure du jour où j’ai appris à monter à vélo. […] Je n’ai jamais su comment, disais-je. Mais, devenu par la suite un cycliste exercé, je me suis souvent amusé à observer ce qui se passait en moi quand j’évoluais dans la circulation. J’étudiais à ma façon le « fonctionnement des choses ». Je me sentais acquérir une perception de plus en plus fine, sûre et complète des opérations auxquelles je me livrais. […]

Je dirais que, dans ces moments-là, la conscience, tout en étant informée de l’activité du corps, notamment par la cénesthésie et la kinesthésie, se tient à une certaine distance d’elle, dans une attitude de spectatrice ironique. Elle assiste à une activité qui se déroule sans elle, de façon nécessaire.

Je pense que c’est ce moment de l’expérience que Tchouang-tseu désigne par le verbe yeau […] qui a dans toute l’œuvre une importance particulière. […] Dans le Tchouang-tseu, yeau  est intimement lié à une appréhension visionnaire de l’activité. […] C’est un régime particulier de l’activité pour lequel nous avons plus ou moins de goût, que nous cultivons ou ne cultivons pas, mais que chacun de nous connaît. Il est gratuit, mais peut cependant être utile. Il a un intérêt philosophique parce que c’est en lui que se rencontrent la connaissance de la nécessité et une sorte de liberté seconde qui résulte de cette connaissance, ou de cette vision de la nécessité. Cette forme d’activité nous place en un point qui est au cœur de la pensée de Tchouang-tseu, comme de celle de Spinoza. […] Rien ne l’intéresse plus que se mettre dans cette relation seconde à sa propre activité et de s’en faire du dedans le témoin étonné. Ses visions viennent de là.»¹

Ces visions dont traite le Tchouang-tseu, loin d’être des hallucinations sans fondement, naissent donc au cœur même de l’expérience, dans une clairvoyance saisissante, à condition que nous laissions notre conscience « se balader » et habiter ce régime particulier de l’attention. Alors, il nous sera peut-être donné de dire comme Rimbaud :

« J’assiste à l’éclosion de ma pensée, je la regarde, je l’écoute, je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène. »²

Je nous invite à expérimenter et cultiver ce « goût pour le yeau » non pas seulement parce qu’il peut être « utile » (qui ne désire en effet avoir des idées visionnaires, garder une longueur d’avance sur son époque ?) mais aussi parce c’est un jeu plaisant qui nous éveille à une connaissance différente de nous-mêmes et où des activités banales et routinières peuvent apparaître sous un jour inédit et étonnant.

C’est assurément un état d’esprit que je souhaite incarner dans mon accompagnement de l’innovation chez Celadon, afin de faire éclore des idées et des visions nouvelles qui s’inscrivent au cœur de l’expérience.

1. Leçons sur le Tchouang-tseu, Jean-François Billeter

2. Lettre du 15 mai 1871, dite « lettre du voyant », Arthur Rimbaud

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