Vision celadon

Innovation confinée et innovation de plein-air (2/2)

Par Leyla Kikukawa

Le 25/05/2021

Que veut dire « dé-confiner » la recherche scientifique ? Des sociologues français se sont penchés il y a déjà 20 ans sur cette question, qui prend étrangement un tour très actuel, en plein 3ème « déconfinement » ! Pour eux, les profanes ont toute leur place auprès des scientifiques pour élaborer les conditions d’une « bonne recherche » et remettre en discussion certains a priori de la science, ouvrant la voie à une « recherche de plein-air ». Pourquoi est-il également devenu nécessaire de « dé-confiner » l’innovation, de son carcan technologique, des départements de R&D, du primat de la rentabilité financière? Et comment pouvons-nous nous inspirer du modèle de la « recherche de plein-air » pour définir les modalités d’une innovation qui fait une plus grande place à l’expertise d’usage des…usagers ? 2ème volet d’un article en 2 épisodes.

Dans le premier volet de l’article, j’ai décrit la démarche suggérée par les sociologues Callon et Lascoumes pour démocratiser la recherche, et l’intérêt qu’il y avait à la transposer à l’innovation. Je me suis demandé aussi ce que voulait dire dé-confiner l’innovation, vis à vis de son rapport aux utilisateurs. Dans ce dernier volet, je m’intéresserai particulièrement aux innovations développées par les utilisateurs, aux bénéfices d’une telle pratique, et aux raisons de sa faible diffusion, avant de dégager des pistes d’action pour les organisations.

3ème partie : L’innovation par l’utilisateur, une pratique ancienne mais dont l’ampleur a été démultipliée par des tendances technologiques et sociétales récentes
 

Une pratique ancienne

Il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, puisqu’en 1776 Adam Smith notait déjà qu’un bon nombre de machines, utilisées dans les usines où le travail est subdivisé, étaient à l’origine inventées par des ouvriers ordinaires. Ces derniers, travaillant sur des petites tâches spécifiques, ont imaginé des façons de les améliorer et de les simplifier[1]. De même Nathan Rosenberg a étudié l’histoire de l’outillage industriel aux Etats-Unis, et a montré que des machines aussi essentielles que les tours à bois ou les fraiseuses ont été inventées par des entreprises utilisatrices de machines existantes (« user firms »)[2].

Eric von Hippel, chercheur au MIT et qui étudie depuis les années 1970 l’innovation par l’utilisateur, remarque que le phénomène s’est toutefois accéléré et amplifié récemment « en raison de l’amélioration constante de la qualité des logiciels et du matériel informatique, du meilleur accès à des outils et des composants faciles à utiliser pour l’innovation, et de l’accès à une culture commune d’innovation de plus en plus riche. Aujourd’hui, les entreprises utilisatrices et même les amateurs individuels ont accès à des outils de programmation sophistiqués pour les logiciels et à des outils de conception CAO sophistiqués pour le matériel et l’électronique. Ces outils basés sur l’information peuvent être exécutés sur un ordinateur personnel et leur prix diminue rapidement. En conséquence, l’innovation des utilisateurs continuera de croître même si le degré d’hétérogénéité des besoins et de la volonté d’investir pour obtenir un produit précisément adapté reste constant. »[3]

Dans le cas des produits informatiques notamment, l’utilisateur peut largement (et parfois complètement) innover sans passer par les producteurs. Les projets de logiciels libres ont montré que « les utilisateurs peuvent créer, produire, diffuser, fournir une assistance technique, mettre à jour et utiliser des produits complexes par eux-mêmes et pour eux-mêmes dans le contexte des communautés d’innovation des utilisateurs.»[4]

Les bénéfices d’un tel modèle

Quels sont les bénéfices d’un tel modèle où les innovations par les utilisateurs sont mises en commun et réutilisées par une communauté d’autres usagers ? Ils sont multiples et se répercutent sur plusieurs acteurs :

D’abord, le premier bénéficiaire est l’utilisateur-innovateur lui-même, car il met au point une innovation qui répond sur-mesure à un besoin spécifique qu’il a. Souvent, il trouve aussi une satisfaction personnelle à concevoir et fabriquer soi-même quelque chose de nouveau. Enfin, les utilisateurs pionniers ont tendance à se rassembler dans des communautés où ils révèlent librement ce qu’ils ont fait pour que d’autres en bénéficient et apportent aussi des améliorations en retour.

Ensuite, les bénéfices se répercutent aussi sur le fournisseur des produits sur lesquels les utilisateurs ont innové (autrement dit les producteurs). Comme nous l’avons vu plus haut, il est difficile et coûteux pour eux de très bien connaître ses utilisateurs, car pour ce faire, il faut les « apprivoiser dans leurs milieux naturels », et étant donné l’hétérogénéité de leur contexte d’usages et de leurs besoins, ces connaissances sont très éparses et peu accessibles (ce que les chercheurs appellent « sticky », fortement dépendant du contexte). Toutefois, se contenter de connaissances simplistes et schématiques sur ses utilisateurs s’avère encore plus coûteux et inefficace dans la mesure où si l’innovation conçue ne répond pas à un usage réel, de larges sommes de développement seront gaspillées.

Dès lors, pouvoir capitaliser sur les innovations déjà développés par des utilisateurs pour leur compte est un moyen relativement simple et peu coûteux pour les entreprises de dénicher des nouvelles fonctionnalités ou des nouveaux produits qui auront une valeur élevée pour un segment de clientèle. D’autant plus que les utilisateurs qui innovent ne le font en général pas pour un motif lucratif et sont prêts à partager leurs idées gratuitement si cela profite à d’autres utilisateurs[5]. Cela suppose que les entreprises adaptent leur processus d’innovation pour rechercher activement et intégrer les innovations des utilisateurs (par exemple à travers l’animation de communauté d’utilisateurs pionniers ou de distribution d’une boîte à outils à des utilisateurs voulant innover)

Une expérience à 3M illustre cette potentialité. Selon les prévisions prudentes de la direction, les ventes annuelles d’idées de produits proposés par les utilisateurs pionniers (ou lead-users) représentaient plus de 8 fois les prévisions de ventes pour les nouveaux produits développés de manière traditionnelle – 146 millions de dollars contre 18 millions de dollars par an. En outre, les projets utilisateurs pionniers généraient des idées pour de nouvelles gammes de produits, tandis que les méthodes traditionnelles permettaient surtout de produire des idées pour des améliorations progressives des gammes de produits existantes[6].

Un des premiers produits emblématiques de 3M co-conçus avec des lead-users à la fin des années 1990 est le drap chriurgical "Steri-drape"

Dans un autre exemple, des hôpitaux suédois ont donné à leur personnel un accès à des « makerspaces » ou fablabs pour qu’ils puissent y prototyper des nouvelles solutions et améliorer des outils qu’ils utilisaient déjà.

Les résultats suggèrent que presque toutes les innovations développées dans les makerspaces sont des « innovations par des utilisateurs » ; que les rendements potentiels des innovations développées au cours de la première année d’exploitation des makerspaces représentent plus de dix fois l’investissement requis ; et que la plupart des innovations n’auraient pas été développées sans l’accès aux makerspaces. [7]

Enfin, d’un point de vue macro-économique, la prise en compte et la diffusion des innovations par les utilisateurs participent à améliorer le « bien-être social » (social welfare). En effet, les utilisateurs innovent souvent dans une perspective non lucrative et sont prêts à partager leurs trouvailles gratuitement. Dans ce cas, ils supportent le coût et le risque des premiers stades de développement (là où des entreprises ne le feraient pas forcément par peur que l’investissement ne soit pas rentable) et mettent le résultat de leur travail au service de la communauté.

Un bon exemple est le cas de personnes souffrant de maladies rares et qui s’organisent en communauté pour développer des solutions améliorant leur état physique, pour pallier les manques d’investissement de l’industrie pharmaceutique dans ce domaine, réputé non rentable. Dans une étude menée au Portugal sur un échantillon de 500 personnes atteintes de maladies rares, la moitié a déclaré avoir créé et utilisé un produit pour mieux gérer leur maladie, et 10% de ces solutions ont été considérés par des experts médicaux comme réellement inédits. Environ 80 personnes de l’échantillon ont diffusé leurs solutions dans une certaine mesure, la plupart via une diffusion directe à d’autres patients. Il existait une corrélation entre l’impact d’une solution sur la qualité de vie globale des répondants et la probabilité de partage de la solution. L’impact social positif de telle innovations développées et partagées par les utilisateurs a été étudié en détail par Eric von Hippel dans son livre de 2016 « Free innovation » [8].

 

Partie 4 :  la faible diffusion du modèle de l’innovation par l’utilisateur, symptôme de la difficulté à « dé-confiner » l’innovation

Les raisons de cette faible diffusion

Pourtant ces innovations sont relativement peu diffusées en dehors de quelques secteurs spécifiques comme les logiciels libres ou les collectifs de patients.

Par exemple, une étude menée en Finlande en 2011-13 sur 3167 personnes a montré qu’une majorité d’utilisateurs-innovateurs individuels ont une attitude positive à l’égard de la libre révélation de leur solution (84% à 91%). Cependant, relativement peu d’entre eux s’efforcent réellement d’informer les autres sur leur innovation (27%). En conséquence, seulement 19% de ces solutions se sont diffusées dans la société au sens large, dont 15% à des pairs, et 6% par la voie commercialement [9].

Pourquoi une diffusion si faible ? Un article de 2019 qui analyse la sous-estimation des innovations d’utilisateurs par les médias et les décideurs avancent trois raisons majeures:

« Tout d’abord, l’innovation des utilisateurs est, par nature, un phénomène « invisible ». La plupart des utilisateurs innovent pour résoudre un problème concret qui leur est propre et parce qu’ils considèrent que le processus d’innovation lui-même est auto-rémunérateur. Seule une petite fraction des utilisateurs prévoit de commercialiser ou de vendre leurs innovations sur les marchés. […] De plus, il est difficile et/ou coûteux pour eux de publiciser leurs réalisations car ils manquent à la fois d’accès au marketing direct et à des canaux de communication plus larges.

Pourtant, même dans les cas où les innovations des utilisateurs sont reprises par les producteurs et deviennent la base de produits commerciaux (comme dans le cas du VTT, de la machine cœur-poumon et de la fermeture à éclair), le rôle de l’utilisateur-innovateur généralement reste caché. Dans la mesure où revendiquer le rôle d’innovateur dans les annonces de produits ou les campagnes publicitaires entraîne des avantages de réputation évidents, les producteurs ne sont pas incités à révéler la source d’innovation originale. De plus, la connaissance de la véritable origine des innovations a tendance à s’estomper lorsque les producteurs transforment une invention d’utilisateur en un produit ou service commercialement viable. »

Ce n’est pas tout. Les producteurs d’innovation ont tendance aussi à prêter peu d’attention aux propositions de leurs utilisateurs, tout comme les scientifiques qui prêtent peu de crédit aux critiques des profanes.

« Pendant longtemps, le paradigme dominant a été celui de l’innovation des producteurs. De ce point de vue, les utilisateurs ne sont que des acheteurs avec des besoins que les producteurs identifient et satisfont par des produits et services appropriés. Les utilisateurs se voient refuser le rôle des innovateurs, en partie parce qu’ils ne sont pas censés avoir une idée de leurs besoins non satisfaits, et en partie parce que leur capacité et leur incitation à innover sont contestées. En conséquence, les utilisateurs n’ont pas leur place dans le cadre mental dans lequel les décideurs conceptualisent les sources de l’innovation. Et les informations qui ne sont pas clairement liées aux catégories dans les cadres mentaux des individus ont tendance à passer inaperçues ; il ne parvient pas à surmonter leur barrière d’attention et est donc involontairement perdu » [10

Les 2 flèches horizontales représentent respectivement les processus de l'innovation par l'utilisateur et par le producteur (source: Eric von Hippel). Dans la réalité, ces 2 processus communiquent peu, et c'est le paradigme du producteur qui prévaut statistiquement.

Cette dernière raison nous fournit un parallèle intéressant avec notre point de départ, la démocratisation de la recherche scientifique, dont on pourrait s’inspirer en retour pour démocratiser plus efficacement l’innovation.

Comment faire pour que ces pratiques soient mieux intégrées dans le processus d’innovation ?

Nous avons vu que les exemples réussis de dialogues entre scientifiques et citoyens sont surtout des cas où un groupe de citoyens fortement concernés par un problème et très motivés à le résoudre s’assemblent entre eux, s’organisent, et maintiennent à jour leur connaissance sur le travail scientifique. C’était le cas des parents d’enfants myopathes ou des patients du Sida.

Mon hypothèse est que le dialogue est largement facilité par la capacité de ces personnes à

  • Rester motivées sur le temps long
  • Collaborer entre elles
  • Connaître les enjeux et le langage des scientifiques.

Et il me semble que ce raisonnement peut être étendu au dialogue entre utilisateurs et producteurs d’innovation. Voici pourquoi.

Ce qui freine la diffusion des innovations par les utilisateurs peut être résumé par les deux paradoxes suivants :

Premièrement, les coûts de conception sont lourds à supporter pour les entreprises et les utilisateurs-innovateurs sont pour elles une ressource précieuse (et souvent gratuite) de conception, mais les entreprises les sous-estiment.

Deuxièmement, tout effort de diffusion n’est souvent pas dans l’intérêt direct du consommateur innovateur. Si les coûts reviennent directement à l’innovateur, les avantages de la diffusion vers la société sont en grande partie ou entièrement une externalité. C’est pourquoi les pouvoir publics devraient davantage soutenir (financièrement, matériellement) leur diffusion, mais les aides publiques vont principalement aux producteurs d’innovation, non aux utilisateurs.

Nous ne pourrons sans doute pas complètement dépasser ces paradoxes sans passer par des stratégies à long terme et à large échelle, comme par exemple le changement de cap des aides publiques à l’innovation, ou la sensibilisation des dirigeants d’entreprises sur le rôle de l’utilisateur.

Mais à plus court terme, et dans un esprit d’innovateur, nous pouvons commencer par identifier les terrains pionniers où l’innovation par l’utilisateur a le plus de chance d’être adoptée et diffusée, et ensuite espérer que ce modèle se répandra par tâche d’huile.

Pour cela, plus l’innovation développée par l’utilisateur bénéficiera de la participation d’autres utilisateurs, plus il y aura un intérêt à former une communauté ce qui aidera à mutualiser les efforts, et aussi les coûts de diffusion. C’est le cas par exemple des logiciels open source où il est plus facile de détecter et résoudre les bugs quand on est une communauté nombreuse que tout seul.

D’autre part, plus les utilisateurs-innovateurs seront motivés et à la pointe des connaissances et savoirs-faire, plus ils ont de chance d’être pris au sérieux par les entreprises et intégrés dans les processus d’innovation. Ce profil correspond précisément aux lead-users, dont les 3 dimensions différenciantes sont : l’avant-gardisme, l’expertise généralisée et la motivation intrinsèque.[11]

Conclusion

Est-ce que vous arrivez à  imaginer le monde sans le stéthoscope, le World Wide Web, le braille ? Moi pas !

Ces trois innovations développées par des utilisateurs, pour ne citer qu’elles, ont en effet bouleversé nos sociétés à jamais.

Peut-être que les prochaines innovations qui bouleverseront votre secteur professionnel seront, elles aussi, issues des utilisateurs ? Mais qu’elles puissent être identifiées et déployées, il est nécessaire de dépasser le paradigme de l’innovation par le producteur.

Alors si vous êtes une entreprise ou une organisation qui souhaitez mieux bénéficier du potentiel d’inventivité et d’expertise de vos utilisateurs, mais ne savez pas par où commencer, mes recommandations sont les suivantes :

  • Appuyez-vous sur des groupes d’utilisateurs déjà constitués, et qui ont un intérêt clair à s’organiser en communautés
  • Choisissez comme interlocuteurs des lead-users
  • Capitalisez sur les expériences réussies (3M, logiciels open source, expérimentations dans les hôpitaux en Suède…) pour éviter les écueils et défendre cette démarche au sein de votre organisation

Comme l’indique l’étymologie du terme inventer (qui vient du latin invenire  signifiant « trouver »), la mise au point de nouveaux produits et de services commence sans doute par le fait de trouver des usages marginaux ou précurseurs qui sont déjà là, et d’ajuster nos écoutilles pour les entendre et les reconnaître. 

Notes de bas de page :

[1] Nathan Rosenberg. “Technological Change in the Machine Tool Industry, 1840-1910.” The Journal of Economic History, vol. 23, no. 4, 1963, pp. 414–443. JSTOR, www.jstor.org/stable/2116207. Accessed 17 May 2021.

[2] Eric von Hippel, Democratizing innovation, MIT Press, 2005

[3] Ibid

[4] Ibid

[5] Ibid

[6] Peter O.Svensson, Rasmus Koss Hartmann : “Policies to promote user innovation: Makerspaces and clinician innovation in Swedish hospitals”, Research Policy, Volume 47, Issue 1, February 2018, Pages 277-288 https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0048733317301919

[7] Le livre est librement accessible : https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2866571

[8] Jong, Jeroen P.J. & Hippel, Eric & Gault, Fred & Kuusisto, Jari & Raasch, Christina. (2014). “The Diffusion of Consumer-Developed Innovations: Patterns in Finland”. SSRN Electronic Journal. 44. 10.2139/ssrn.2426498.

[9] Philip Bradonjic, Nikolaus Franke, Christian Lüthje, “Decision-makers’ underestimation of user innovation”, Research Policy, Volume 48, Issue 6, 2019, Pages 1354-1361. https://doi.org/10.1016/j.respol.2019.01.020.

[10] Bécheur, A., & Gollety, M.(2006).Validation d’une échelle de mesure du lead user. Revue française du marketing, 206, 29.

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