Vision celadon

Innovation confinée et innovation de plein-air

Par Leyla Kikukawa

Le 19/05/2021

Que veut dire « dé-confiner » la recherche scientifique ? Des sociologues français se sont penchés il y a déjà 20 ans sur cette question, qui prend étrangement un tour très actuel, en ce jour du 3ème « déconfinement » lié au Covid-19 ! Pour eux, les profanes ont toute leur place aux côtés des scientifiques pour élaborer les conditions d’une « bonne recherche » et remettre en discussion certains a priori de la science, ouvrant la voie à une « recherche de plein-air ». Pourquoi est-il également devenu nécessaire de « dé-confiner » l’innovation, de son carcan technologique, des départements de R&D, ou du primat de la rentabilité financière? Et comment pouvons-nous nous inspirer du modèle de la « recherche de plein-air » pour définir les modalités d’une innovation qui fait une plus grande place à l’expertise d’usage des…usagers ? 1er volet d’un article en 2 épisodes.

Introduction

Pour éviter de s’enfermer dans sa Tour d’Ivoire, la science n’a d’autre choix que de dialoguer avec la société, et de permettre à tout citoyen concerné de participer à la quête de ce qu’est une « bonne recherche ». Une telle position ferait sans doute bondir nombre de chercheurs, soucieux que la science reste aux scientifiques. Pourtant, comme l’affirment les sociologues Michel Callon et Pierres Lascoumes dans un article au titre étonnamment actuel, « Recherche confinée et recherche de plein-air » (2003), c’est en rendant à nouveau « discutables » certains postulats de la science dans des « forums hybrides » incluant des « profanes » (des non-scientifiques), que la recherche se hissera à la hauteur de sa mission première. En effet, en se confrontant à des points de vue variés, elle n’en sera que plus objective et plus démocratique, permettant à la société toute entière de prendre part à des décisions technologiques importantes qui la concernent. Ces forums hybrides, s’ils sont bien conçus et évitent certains écueils, peuvent donner vie à une science plus ancrée dans le réel et au service du bien-être collectif, comme l’ont montré les exemples de la mobilisation des parents des enfants myopathes ou des malades du Sida.

Pourquoi cette réflexion nous est précieuse aujourd’hui pour penser l’innovation?  D’une part, parce que le destin de la recherche scientifique et celui de l’innovation sont étroitement liés : pendant des siècles, le critère prédominant et souvent unique pour évaluer une innovation était son caractère technologique inédit et son degré d’applicabilité (ce que symbolise la notion de TRL- Technology Readiness Level inventé par la NASA et utilisé couramment dans les centres de R&D et les startups). D’autre part, comme la recherche scientifique sous la plume de Callon et Lascousme, l’innovation fait face aujourd’hui à une profonde remise en question de ses postulats, notamment celui de la course effrénée à la prouesse technologique et au capital financier. D’autres critères émergent qui rebattent les cartes de l’innovation, comme la prise en compte de l’environnement, l’impact sur la société, la facilité d’usage, le respect de la vie privée etc.

A leur tour, les producteurs d’innovation n’ont d’autres choix que de dialoguer avec leurs utilisateurs et les autres parties prenantes et de les inclure dans la quête de ce qu’est une « bonne innovation » digne d’être produite et diffusée [1]. Ces forums hybrides, semblables à ceux rassemblant scientifiques et profanes, ne permettraient-ils pas en effet de concevoir des innovations plus utiles, ou en tous cas moins nocives, et sources de développement pérenne et soutenable pour les organisations ?

J’ai décidé de me limiter dans cet article à la place des utilisateurs dans l’innovation, ce périmètre étant déjà très large. Je suis consciente qu’il peut y avoir des parties prenantes d’une innovation autres que les utilisateurs (par exemple, les financeurs, les fournisseurs, les individus qui subissent les conséquences d’une innovation sans l’utiliser etc.) et j’espère pouvoir traiter ces cas ultérieurement !

A l’image de la recherche de plein-air, à quoi ressemblerait l’innovation de plein-air, ouverte à la participation des utilisateurs ? Et qu’est ce qui peut favoriser ou contrarier le succès d’une telle démarche ? Je donnerai quelques tentatives de réponse, en m’inspirant du travail antérieur de Callon et Lascoumes sur la démocratisation de la recherche scientifique, et des études menées depuis maintenant 45 ans sur ce que l’on appelle l’ « innovation par l’utilisateur ».

1ère partie : « Recherche confinée et recherche de plein-air » : un plaidoyer pour la démocratisation de la recherche scientifique.

Qu’est-ce que la recherche confinée, et quelles sont ses faiblesses ?

« La recherche “confinée” se définit comme une activité de recherche dans laquelle les chercheurs s’adressent aux chercheurs et sont recrutés, évalués et promus par leurs pairs exclusivement. Vivant en vase clos, il arrive qu’ils ne prennent pas l’exacte mesure des enjeux qui préoccupent leurs contemporains, ce qui provoque parfois l’indignation de ces derniers. » [2]

D’après les auteurs du livre Agir dans un monde incertain, Michel Callon et Pierre Lascoumes, la recherche confinée résulte de trois traductions :

  • Les chercheurs élaborent des modèles simplifiés du monde, pour étudier plus commodément les phénomènes observés.
  • Ils transcrivent ensuite ces phénomènes sous formes de diagrammes, de courbes, de chiffres, d’inscriptions. Ces données sont incomplètes et ne parlent pas d’elles-mêmes : elles doivent être interprétées ce qui engendre des controverses parmi les chercheurs.
  • Un consensus finit par se dégager à l’issue de ces controverses, et aboutit à une proposition scientifique considérée comme « vraie » et qui sera appliqué dans le monde réel.

Or, « À chacune de ces étapes, on peut observer un certain nombre de dérives.

À la première étape, il arrive que les chercheurs travaillent sur des réductions inadéquates, des modèles qui ne servent à rien, ou encore laissent de côté des sujets de recherche d’un intérêt majeur. À la seconde, il arrive que le collectif des chercheurs, emporté dans ses controverses et dans ses jeux de pouvoir nombrilistes, perde tout contact avec le réel. À la troisième, il peut se faire que les découvertes des chercheurs n’engrènent pas sur le réel parce qu’elles restent des curiosités de laboratoire qui n’intéressent personne ; il peut également arriver que leur application provoque des désastres aussi considérables qu’imprévus.

La recherche confinée risque ainsi d’être totalement coupée du monde ; c’est pourquoi, dans la recherche de plein-air, les profanes interviennent auprès des scientifiques pour leur faire prendre conscience des réalités qui leur échappent. » [3]

Un exemple emblématique de recherche en plein-air est le cas de l’AMF (Association française contre la myopathie). A la fin des années 1950, les parents d’enfants myopathes se sont révoltés contre le désintérêt de la communauté médicale et l’absence de perspectives thérapeutiques. « Ils ont entrepris de photographier et de filmer leurs enfants pour établir des tableaux cliniques de l’évolution de la maladie et constituer une accumulation de données permettant d’amorcer un travail scientifique. Ils ont également mobilisé des fonds considérables en créant le Téléthon, dont on dit qu’il rapporte l’équivalent du budget de recherche en sciences du vivant au CNRS. Le caractère très médiatique de cette opération et les fonds réunis ont attiré l’attention des savants. »

Les organisateurs du premier Téléthon français, en 1987, rêvaient de 50 millions de francs pour ouvrir une consultation pluridisciplinaire à la Pitié-Salpêtrière. Le compteur des promesses de dons n'affichait «que» huit chiffres. Il a fallu peindre un «1» sur le montant de gauche quand les 100 millions ont été atteints !

Un autre exemple, une association de défense des malades du Sida ont réussi à changer le protocole de test des médicaments : la méthode standard dite du “double aveugle”, qui consiste à donner à certains malades le médicament, à d’autres un placebo, n’a plus été considérée comme une règle indiscutable parce que les associations ont réussi à faire valoir qu’elle ôtait des chances de survie aux malades et que c’était inacceptable.

Quelles sont les conditions de réussite de la recherche de plein-air ?

Les auteurs, qui ont étudié un grand nombre de cas de « recherche de plein-air » précisent les conditions qu’elles doivent satisfaire pour être fécondes. Tout d’abord, la coopération entre chercheurs et non-spécialistes ne doit pas les faire dévier de la rigueur scientifique. Au contraire, en la soumettant aux critiques non seulement de la communauté scientifique mais aussi des « profanes », une proposition aura encore plus de chance d’être robuste et en adéquation avec le réel.

De plus, pour constituer une consultation citoyenne, « placer un profane parmi vingt professionnels ne sert à rien ; il ne s’agit que d’affichage ou de démocratie à l’esbroufe. Il est beaucoup plus efficace de faire travailler en parallèle plusieurs cercles, les uns constitués de spécialistes du domaine, les autres de profanes fortement concernés par le problème abordé. À ces différents cercles, on demande d’identifier les questions auxquelles ils souhaitent voir apporter des réponses, et surtout de les hiérarchiser ; souvent, les grandes questions posées sont les mêmes, mais la hiérarchie diffère entre spécialistes et profanes. Chaque groupe a ensuite la possibilité d’interroger l’autre groupe sur les raisons pour lesquelles il a sélectionné tel ou tel enjeu ; ces échanges permettent de mettre en lumière les valeurs fondamentales que chacun entend voir préserver, et ainsi d’avancer vers la prise de décision. »

 
Séance de la convention citoyenne du climat

2ème partie : A l’image de la recherche scientifique, l’innovation a aussi besoin de se « dé-confiner » pour prendre conscience des réalités qui lui échappent.

En s’inspirant de la réflexion amorcée par Callon et Lascoumes, comment pourrions-nous définir l’ « innovation de plein-air » et en quoi est-elle importante?

Tout d’abord commençons par un petit rappel de la définition d’une innovation. Le manuel d’Oslo, développé par l’OCDE et posant les « principes directeurs proposés pour le recueil et l’interprétation des données sur l’innovation », la définit ainsi :

« Une innovation est la mise en œuvre d’un produit (bien ou service) ou d’un procédé (de production) nouveau ou sensiblement amélioré, d’une nouvelle méthode de commercialisation ou d’une nouvelle méthode organisationnelle dans les pratiques d’une entreprise, l’organisation du lieu de travail ou les relations extérieures. » [4]

Il faut souligner que cette définition, remaniée en 2005, ne pose plus comme condition intangible que l’innovation soit « introduite sur un marché » et inclut donc des innovations publiques ou non lucratives.

Il n’en demeure pas moins que l’innovation, pour être mise en œuvre, doit répondre à un usage réel, qui peut prendre la forme soit d’une demande sur un marché (pour les entreprises privées) soit d’un impact positif pour les bénéficiaires (dans le secteur public ou non lucratif). D’où la nécessité de bien connaître à qui on s’adresse, ses utilisateurs.

Or l’utilisateur est par nature quelqu’un qui se dérobe à la loupe de l’innovateur !

C’est un peu comme le principe d’indétermination d’Heisenberg qui dit qu’on ne peut connaître en même temps la vitesse et la position d’une particule. Plus on va poser des questions explicites à l’utilisateur (“Quelle innovation souhaitez-vous ? Est-ce que ce nouveau produit vous plaît ? A combien l’achèterez-vous ?”) moins ses réponses seront fiables et exploitables car soumises à des biais et décontextualisées. De plus, elles n’indiquent que ce qui est conscientisé et verbalisé, et qui n’est que la partie émergée des besoins réels. C’est pourquoi les focus-groups ou les études de marché ne fournissent généralement que de piètres prévisions sur la valeur d’usage d’une innovation [5]. Pour avoir des informations fiables sur l’utilisateur, il vaut mieux lui poser des questions ouvertes et larges en entretien individuel et lui demander pourquoi « il dit ce qu’il dit », ou carrément ne pas intervenir et simplement l’observer ! Charge au producteur d’innovation d’interpréter cet ensemble d’indices en fin détective pour en faire quelque chose d’utile !

Face à ces difficultés, il y a globalement deux voies pour combler le fossé informationnel avec les utilisateurs :

  • l’innovation centrée-utilisateur où on va faire des recherches ethnographiques au plus près du contexte réel de son public puis intégrer les apprentissages dans la phase de développement produit – c’est ce qui sous-tend la méthode du Design Thinking ;
  • l’innovation par l’utilisateur (user-innovation) où c’est un utilisateur (entreprise ou particulier) qui développe une innovation pour son propre compte, et qu’un producteur peut intégrer ou valoriser par des modalités diverses.

La différence, c’est que dans le 1er cas, l’utilisateur est considéré comme une source d’informations à analyser, le matériau à partir duquel on conçoit, alors que dans le 2nd cas, il est vu comme un concepteur potentiel. C’est à cette seconde catégorie que je vais m’intéresser ici car elle est beaucoup moins connue que la 1ère et correspond mieux à la notion d’ « innovation de plein-air » inspirée de Callon et Lascoumes. Ce sera l’objet du second et dernier volet de l’article, qui sera publié très prochainement !

Notes de bas de page:
[1] Dans la suite de l’article, j’utiliserai le terme générique de « producteur d’innovation » pour parler de l’organisation (entreprise privée ou organisation publique) qui rend accessible l’innovation et le terme « utilisateur » pour désigner la personne ou l’organisation qui fait usage de l’innovation.

[2] Guy Paillotin, Michel Callon, Pierre Lascoumes, Michel Berry. Recherche confinée et recherche de plein-air. Journal de l’Ecole de Paris du management, Les amis de l’Ecole de Paris du management, 2003, pp.7-14

[3] Ibid

[4] https://read.oecd-ilibrary.org/science-and-technology/manuel-d-oslo_9789264013124-fr#page1

[5] Voir l’article de Pine et Gilmore sur les limites des focus groups à identifier les besoins non satisfaits des clients.

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